| Retrouver un
sens à son existence par Javad Zeiny |
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Locarno Film Festival 2003 Retrouver un sens à son existence Le réalisateur suisse Jean-François Amiguet a ouvert la compétition internationale à Locarno avec « Au Sud des Nuages ». Un voyage initiatique qui emmène un paysan valaisan jusqu'en Chine. Loin de son alpage. Et un peu plus près de lui. L'histoire débute en Suisse… ça on le comprend dès les premières secondes. Il y a les vaches, les combats de reines, le car postal. L'histoire se déroule. Lentement, très lentement. « Il faut partir des clichés pour mieux leur tordre le cou ensuite, argumente Jean-François Amiguet. Nous avons voulu scanner l'âme des êtres, de ces paysans de montagne. Pour cela, il faut s'adapter à leur cadre et à leur rythme de vie. » Le rythme du film, c'est celui du train qui emmène les personnages vers la Chine. Un parcours difficile - ils abandonnent les uns après les autres. Un parcours initiatique - il va leur permettre de s'ouvrir au monde et de sortir de leur mutisme. Les taiseux « Le pari de ce film était de montrer une humanité fruste et profonde, celle des hommes habitués à la solitude des montagnes et dont la dignité, face aux grands deuils de l'existence, consiste à se réfugier dans un silence obstiné », explique encore le réalisateur. Et Jean-François Amiguet y parvient. Sans doute grâce au regard tendre qu'il porte sur ses personnages qui se révèlent progressivement. Adrien (Bernard Verley), qui répond « où sont les toilettes ? » quand on lui demande s'il a déjà pensé au mariage, va finalement accepter de dévoiler ses émotions. « Le pari était de trouver un comédien qui ait une présence forte, explique le réalisateur. Je crois qu'il prononce trois ou quatre mots ! C'est incroyable tout ce qu'il sait faire passer par son regard. » Quant à Roger (François Morel), il fait d'abord sourire sous son bob de beauf. Puis, il devient touchant. « Il est différent des autres, les taiseux. Lui, il parle beaucoup. Il est capable de pleurer en public, raconte François Morel. Et puis, il évolue beaucoup, même physiquement, du début, où il est ridicule sur le quai de gare, jusqu'à sa rencontre avec la contorsionniste chinoise. » Le tournage, un voyage initiatique aussi… Pour réaliser « Au Sud des Nuages », Jean-François Amiguet est parti six semaines, seul, en repérage. De son village valaisan jusqu'à
Pékin, il a découvert que, finalement, il ressemblait
à ses personnages, plus qu'il ne l'imaginait. Interview Pourquoi avez-vous eu l'envie de raconter cette histoire-là ? Jean-François
Amiguet : J'avais envie de voyager, de me balader avec des
hommes apparemment très différents de moi. Des hommes de
la montagne, plus âgés que moi. Parce que je trouve
poétique le décalage qu'il y a à placer des hommes
qui sont dans la tradition suisse dans des lieux improbables. Tout
à coup, il y a une forme d'humour qui naît de ce
décalage. Les déplacer me fait aimer ces traditions, ces
clichés. Vous vivez dans un petit village valaisan. Ces hommes-là, les avez-vous rencontrés ? J.-F.A. : Ils existent. Mais, bien sûr, ce n'est pas un documentaire, c'est une fiction. Il y a tout un travail autour du scénario. Anne Gonthier et moi avons essayé de scanner l'âme de ces êtres. Plutôt que de dire des banalités sur l'alcoolisme ou le suicide, qui ressembleraient à un séminaire de sciences politiques, on a voulu voir avec tendresse ce qui les constituait tout au fond. En les aimant, on a pu apercevoir que ce qui ressortait c'était une forme de mutisme, de silence intérieur, et donc de solitude, qui les empêchait de vivre. En fait, on a essayé de raconter une fable sur le silence des hommes. Raconter comment à travers un voyage, qui devient initiatique, ces hommes cassent les murs qui les enferment pour s'ouvrir au monde et se mettre à parler de leur intimité. Finalement, qu'est-ce qu'il y a au bout du voyage, au Sud des nuages ? J.-F. A. : On trouve peut-être une façon de respirer plus librement sa propre vie et de laisser derrière soi les gros nuages noirs. Et la trajectoire d'Adrien qui se décide finalement à parler, à une femme chinoise qui ne comprend pas un mot de sa langue, est une façon de se libérer. Un seul va jusqu'au bout, Adrien. Pourquoi lui ? J.-F.A : Parce que ce dont il souffre au départ est peut-être plus grave que ce que vivent les autres. Donc son drame intérieur est tel qu'il ne peut plus se dérober. Il doit aller au bout du voyage. Il sait que c'est le prix à payer pour retrouver un sens à son existence. Les autres ne sont pas encore à ce carrefour de leur existence où la nécessité s'impose d'aller tout au bout. Pour réaliser ce film, vous êtes parti seul pendant six semaines en repérage. Un voyage initiatique aussi ? J.-F.A. : Le film s'est fait en slalomant dans le réel… Avec quelques difficultés. Je suis un garçon qui s'exporte assez mal. Je ne parle pas les langues, j'aime mon confort, j'ai peur partout, j'ai peur d'aller en avion. Pour moi, un voyage ressemble beaucoup à ce que les personnages ont pu ressentir. Ce voyage, seul, en train, a été un immense choc. J'ai énormément appris. |